Un mercredi pluvieux sans maman à la maison et avec des gosses chiants ?
En bon père indigne, ça fait un bout de temps que j’ai établi pléthore de stratégies hyper efficaces pour qu’ils ferment leurs gueules rapidement.
Ils ne savent pas quoi faire ? On mate un film.
Ils ont faim ? On mate un film.
J’ai faim ? On mate un film.
On mate un film et c’est l’heure de bouffer ? Ok, mais la règle est simple : pas de poisson, pas de légumes, pas de salade, surtout pas de légumes, pas de poisson, pas de recettes, pas de casseroles, pas de four, pas de plats.
Bah en fait… pas de cuisine du tout, ça fait trop de charge mentale et c’est pas pratique du tout quand on mate un film.
— « Vous voulez manger quoi ? »
— « Des pizzas ! »
— « Ah ouais, vous êtes sûrs ? »
(Je déconne, j’en étais sûr.)
J’ouvre l’application Uber Eats, qui, au passage, n’est pas QUE pratique, elle permet aussi de faire bosser un peu les pauvres. Il est à peine 13 h et ma bonne action de la journée est déjà accomplie. C’est bon, on peut regarder « Cannibal Holocaust ».
Du coup, je prends trois pizzas……
Bon, bah c’est quand même 60 € la bonne action. Génial.
C’est clairement la dernière fois que je fais un truc de gauche.
Comme si ça suffisait pas que les kebabiers blanchisseurs d’argent vendent leurs sandwichs de dinde surgelée à la sauce sida pour 8 euros, NON ! On est en 2026 et aujourd’hui, trois pizzas c’est le prix d’une pute propre.
Autant dire que je vais zapper le supplément truffe noire et que y’a intérêt que la livreuse soit pourvue d’énormes nichons.
CHOU BLANC.
La livreuse s’appelle Youssef et sur la photo, pas l’ombre d’un nichon.
Mais pour ce prix-là j’ai quand même l’immense privilège de pouvoir surveiller mon esclave ET mon repas parcourir en direct les 100 mètres qui séparent la pizzeria de chez moi.
Bon, je suis focus sur le GPS et ça fait bien dix minutes que Youssef bouge pas d’un poil de cul, alors y’a intérêt que ce soit un accident grave parce qu’il est hors de question que je donne mes thunes à un mec feignant et à coup sûr, sans papiers (surtout pour trois pizzas que j’aurais pu aller chercher moi-même).
Douze minutes… Ça y est, Youssef est en mouvement, mais il a clairement l’air de vouloir marcher à côté de son vélo.
Je sais pas combien les mecs se prennent par course, mais lui il est franchement pas pressé de devenir riche en plus de se foutre totalement de l’hypoglycémie de mes gosses.
— « On mange quand ? »
— « Quand Youssef arrive. »
— « Le Youssef de l’école ? Le grand en CM1? »
— « Euh, pardon ? Il est comment ce Youssef ? »
— « Bah il est tout le temps en retard… même en vélo. »
TIENS TIENS TIENS, BEN, VOYONS !
C’est ce qu’on va voir !
Quinze minutes… DING DONG !
Il va m’entendre le terroriste.
— « Ouais, c’est pour quoi ? »
— « Bonjour, c’est pour les pizzas. »
— « On dit bonjour MONSIEUR. »
— « Bonjour monsieur, c’est pour les pizzas. »
— « T’es pas au centre de loisirs, Youssef ? »
— « C’est pour les euh…les pizzas ,monsieur. »
— « File-moi ton carnet Youssef, t’es en retard. »
— « Monsieur… je suis juste là pour les pizzas. »
— « Allez, pose-moi ça là, c’est bon. Tu penses un peu à ton avenir ou ça te passe au-dessus, Youssef ? Tu veux finir livreur, c’est ça ? »
Et voilà, il sait plus quoi dire… Évidemment, il est DÉJÀ livreur.
Pour soixante euros, j’allais quand même pas le laisser partir sans une bonne leçon de morale, PARCE QU’ELLE EST LÀ, ma bonne action de la journée.
— « Papa, on a faim ! »
— « Vos gueules ! »
— « En plus il fait peur le film. »
— « Vous savez qu’en Ukraine, les enfants ils regardent pas de films ? Vous savez ce qu’ils regardent les enfants en Ukraine ? HEIN ? Bah ils regardent leurs parents qui sont morts ! »
Bon, trêve de pédagogie, j’ai la dalle, j’ouvre le sac, je sors les boîtes et… PUTAIN DE MERDE ! Il a transporté les pizzas à la verticale ce trisomique. Je veux bien être patient et magnanime mais j’ai quand même des limites et il n’y a pas de Montessori de pédé quand il s’agit de ramener les jeunes à sacoches dans le droit chemin. LÀ, C’EST FINITO, je switch immédiatement en mode « Pascal le grand frère ».
Je fous mes charentaises et je file illico presto à la pizzeria :
— « Salam Aleykoum, il est où le livreur Uber là ? Le fameux Youssef ? À la chicha je suppose ? »
— « Bonjour monsieur, il vient de partir avec les pompiers, en rentrant de sa course, au rond-point juste là, le bus ne s’est pas arrêté et… Tout le monde est sous le choc. »
— « Eh bien, cher Monsieur, vous direz à ce p’tit loustic que c’est pas parce qu’on est handicapé que la vie s’arrête… et qu’en fauteuil roulant, on va même plus vite qu’à vélo en plus de pouvoir transporter les pizzas à l’horizontale. »
— « Monsieur… Youssef est… décédé. »
— « AH, ZUT ! »
Je rentre à la maison, un peu déboussolé.
Ça me prend une bonne heure pour trouver comment faire, mais j’arrive tant bien que mal à ouvrir un litige sur cette application de merde.
Attends, c’est bon, j’ai pigé le truc : c’est parti pour trois litiges.
Dans l’ordre :
• retard inacceptable (preuve à l’appui) ;
• pizzas froides et complètement défoncées à leur arrivée (photos à l’appui) ;
• livreur agressif et menaçant (prénom à l’appui).
Parce que mort d’homme ou pas, c’est une question de principe : 60 balles, c’est 60 balles et franchement, c’est quand même cher payé pour un repas nutriscore F, un traumatisme (les enfants n’ont pas du tout aimé Cannibal Holocaust ), sans compter la perte d’un camarade d’école.
La prochaine fois, c’est Deliveroo.
